Vers la fin du vouvoiement ?

Je me réveille très tôt ce matin, et par association d’idées, j’en viens à réfléchir au vouvoiement. Outre la curiosité de la chose — c’est généralement pas le premier sujet qui vient au réveil, surtout le 1er Janvier — je me rends compte que je ne vouvoie presque plus personne, et que ma vision de cette façon de s’adresser à l’autre a évolué.
Comme bien souvent, c’est par le reflet des autres que l’on prend conscience de nouvelles choses, ça n’a pas manqué ici.

Un peu de contexte

Bon, on sait tous que cette gymnastique grammaticale n’existe pas dans toutes les langues. Elle est même circonscrite au français et quelques autres langues européennes, plus le coréen (tiens ?). Elle a notamment disparu de l’anglais depuis quelques siècles.
On voit déjà là que la majorité de l’humanité vit très bien sans.

Rentrons maintenant dans le vif du sujet :

À quoi sert le vouvoiement ?

En reprenant l’article sur wikipedia, le vouvoiement est utilisé “pour les personnes auxquelles on doit un certain respect, ce qui peut comprendre les inconnus, les supérieurs, les personnes âgées, etc., et dans les contextes où un certain formalisme est de rigueur (réunions officielles, cérémonies, émissions télévisées, sport pour les relations entre joueurs et arbitres).

Hummm, “un certain respect“, “un certain formalisme“, c’est pas très clair tout ça…

vouvoiement-dessin

Creusons un peu dans ce qui se cache derrière tout ça

Ça voudrait donc dire qu’on manque de respect envers quelqu’un qu’on tutoie ?
Un manque de considération peut-être ?
En fait, c’est ça, vouvoyer apporte cette considération, cette attention, ce besoin du regard de l’autre, ce besoin d’exister. C’est typique de quelqu’un qui… manque de confiance en soi ? manque d’amour propre ?
Hummm… intéressant.

Continuons. À propos du formalisme. “Mettre des formes“. C’est donc “emballer” le fond du propos par des formes. ça me fait penser à deux choses : protection, et divertissement.
Protection parce que le vouvoiement crée une barrière, on ne veut pas gêner l’autre, on ne veut pas “froisser” l’autre, on évite les sujets sensibles. Ça permet à la personne vouvoyée de rester non-dérangée, d’être protégée. Je ne peux m’empecher de penser à cette hiérarchie sociale instaurée il y a des siècles (notamment à la féodalité), et qui perdure aujourd’hui, dont le vouvoiement à permis, en autres, de maintenir les séparations.
D’ailleurs, le tutoiement avait été décreté comme obligatoire pendant la révolution française (source) !

Et divertissement, parce que ça pousse à prêter attention à la forme plutôt qu’au fond. Je pense même que ce formalisme dans le langage, et plus généralement dans nos intéractions sociales, a glissé du statut de “décoration”, “d’emballage” du propos comme il aurait du l’être, au statut de moyen impératif de communication. J’entends par là qu’il nous est devenu impossible de communiquer sans utiliser ces formules de politesse et autres conventions. On entre acheter une baguette dans une boulangerie qu’on ne connait pas, on ne va pas tutoyer la boulangère.
Un enfant tutoie tout le monde jusqu’au jour ou on lui fait comprendre qu’il doit se conformer au code de conduite. A partir de ce jour là, il va réduire sa liberté d’expression à ce qui est autorisé, tenter d’adapter le fond à la forme (!), et dans le doute de non conformité (par peur donc), préfèrera ne rien dire : “Oh, il est timide ce petit !”

On touche là à notre liberté d’expression, liberté de dire ce qu’on a envie de dire, quand on a envie de le dire, comme on a envie de le dire.

Et le tutoiement alors ?

Tutoyer, c’est entrer en communication directement avec la personne. On désactive tous ces/ses filtres sociaux, on parle d’égal à égal, on peut parler de coeur à coeur.

Bien évidemment, on ne manque pas de respect en tutoyant, et le non-formalisme qu’il permet est libérateur pur tous.
Petit à petit, autour de moi, j’observe les habitudes changer, les personnes qui ne me connaissent pas me tutoient de plus en plus, à commencer par mon fournisseur de légumes préféré, qui au marché, me tutoie depuis le premier jour.

Nous sommes à une période où il est bon d’enlever les barrières, où il est bon de faire la lumière sur ce qui se cache derrière certains mots, certaines habitudes et conventions sociales.

Alors retrouvons l’abondance du verbe, la liberté des paroles.
Tutoyons-nous.

Illustration: “Heart Connection” par Alisa Looney